À Pessac, le spectre de l’extrême droite plane sur le vivre-ensemble

Discrète mais visée par des menaces, la mosquée de Pessac reflète les tensions d’une ville où le vivre-ensemble vacille face aux extrêmes.


Un enfant attend l’heure de la prière devant la Mosquée de Pessac – © Jules Castro

La Mosquée de Pessac, camouflée dans une ancienne usine de papier, se fond dans un décor ouvrier où les camions font des allers-retours. Ce mercredi, de nombreux enfants franchissent ses portes pour suivre des cours d’arabe. Des jeunes filles en hijab, des garçons en baskets, tous se pressent à l’intérieur de l’édifice. Contrairement à l’image traditionnelle d’une mosquée, ici pas de minaret, pas de dorures ni d’ornements. Le bâtiment est sobre, presque invisible. « Ici, c’est un lieu de culte où on est en paix avec nos voisins », insiste Ridouane Abdourahmane, président de la mosquée.

Pourtant, cette discrétion n’a pas suffi à protéger la mosquée des attaques. Depuis près de dix ans, le lieu a été à plusieurs reprises la cible de dégradations et de tags islamophobes : L’un des graffitis les plus marquants proclamait : « Vos valises ou vos cercueils ». Ridouane Abdourahmane se souvient avec douleur : « C’est de l’indignation devant la violence et la haine gratuite. On est choqué de voir qu’on peut être agressé juste parce qu’on est différents. » Ce climat d’hostilité, qui s’inscrit dans un contexte national d’augmentation des actes antimusulmans (+75 % depuis début 2025 selon le ministère de l’Intérieur), a conduit les responsables de la mosquée à installer des caméras de surveillance et à solliciter des patrouilles régulières de la police municipale auprès de la municipalité.

Malgré cela, la vie continue. Les fidèles continuent de fréquenter la mosquée, même si certains se sont éloignés par peur, notamment lors des prières nocturnes.

La mairie reste en retrait

Questionnée sur le sujet, la mairie ne fait pas de commentaire : « La mairie ne s’exprime pas sur les sujets liés aux cultes et religions ». Selon le président de la mosquée, cette neutralité affichée par la mairie s’explique par la crainte d’être accusée de proximité avec une communauté. Il rappelle que, par le passé, certains élus d’extrême droite avaient déjà dénoncé une prétendue « ville tenue par les islamistes ».

Certains élus regrettent néanmoins ce manque de parole publique de la part de la mairie. Comme le confie Stéphane Comme, conseiller municipal de l’opposition : « Les gens veulent plus se parler, on vit une drôle d’époque. La religion est déjà un sujet sensible, peut-être plus encore à Pessac. Il faut de la discussion, pas seulement autour de la mosquée, mais dans toute la ville. » C’est donc l’ensemble du vivre-ensemble pessacais qui doit être repensé dans un climat social jugé de plus en plus tendu.

Une progression électorale de l’extrême droite

Ces précautions politiques s’expliquent aussi par l’évolution dans les urnes. Lors des municipales de 2014, la liste Pessac Bleu Marine (Rassemblement National) a recueilli un peu plus de 9 % des suffrages au premier tour. Si aucun élu d’extrême droite ne siège aujourd’hui au conseil municipal, ce résultat montre l’existence d’un électorat acquis aux thèses identitaires. Aux scrutins nationaux, la tendance se confirme : aux législatives et présidentielles, le RN atteint régulièrement entre 9 et 11 % dans la ville, parfois plus dans certains bureaux de vote.

Pour Abdourahmane, l’inquiétude est réelle. « L’extrême droite nous fait peur, confie-t-il. On sera dans une situation où la loi ne sera pas la même pour tout le monde, elle dépendra de votre couleur ou de votre religion. Ça, ce n’est pas une démocratie. »

Malgré la peur, les fidèles continuent de fréquenter la mosquée, refusant que les intimidations dictent leur pratique. Mais le climat a changé. Beaucoup ressentent désormais que chaque élection est décisive pour le vivre-ensemble.

Pour autant, le président de la mosquée garde l’espoir que la situation reste stable : « Honnêtement, on espère que les choses vont rester comme elles sont. Tant que la municipalité reste à l’écoute et que les fidèles peuvent prier en paix, on a tout à y gagner. »

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